lirepartie2_v2.jpg
Sur le quai de l'infini -Lecture d'Emmanuelle Rigaud
00:00
sillons.jpg

Sur le quai de l'infini 
 

C'était une enfant du départ. Je l'ai su la première fois qu'elle leva sur moi ses yeux café brûlé, pleins déjà d'adieux et d'au revoir. 

Le quatre septembre, jour de rentrée, et le soleil d'automne comme une larme dorée dans la prunelle bleue du ciel. Moi aussi, j'avais envie de pleurer. L'été, un été superbe, mon été, était achevé et commençait, ce jour-là, le long périple de l'année scolaire. Bois verts, eaux vives, plages blondes, je les troquais - la mort dans l'âme - contre les corridors sombres de l'école, ses salles closes, sa craie blanche et ses tableaux noirs. 

La première classe : secondaire quatre. Seize élèves, quatorze anciens, deux nouveaux. Lui s'appelait Michel; elle, Meseret. Lui nous arrivait d'une école de banlieue; elle, du lycée français d'Addis Abeba. Lui, c'était un petit blondinet; elle, une grande noire, svelte, élancée, avec le port et la démarche d'une princesse abyssinienne. 

Son père travaillait à l'ONU. Elle avait vécu dans une dizaine de capitales africaines. Elle avait ses entrées à Cape Town, Dar es Salaam et New York. Son français était pur, limpide, impeccable. À l'écouter, je sentais, dans ma bouche, ma grosse langue manitobaine s'épaissir de honte. Qu'est-ce que je trouverais bien à lui enseigner, et dans quel accent déplorable, à cette aristocrate, cet être sublime et privilégié, connaisseur et connaissant?

 

Elle ne savait conjuguer ni être ni avoir. Elle mettait ses verbes au pluriel en les affublant d'un S. Elle ne faisait aucune distinction entre l'imparfait et l'infinitif et - mon erreur préférée entre toutes - elle écrivait était été. Il faut croire qu'à parcourir l'Afrique entière, en volant d'une école internationale à l'autre, les heures avaient glissé d'entre ses mains, les années aussi, et la princesse avait fini par prendre du retard.

On fit un pacte, elle et moi. Tous les midis, elle viendrait me voir à mon bureau et, ensemble, on tâcherait de combler quelques lacunes. 

Mon souvenir de ces heures d'hiver, quand le ciel à ma fenêtre était fait de flanelle grise et que les arbres noirs du parterre élevaient leurs bras en croix, est atténué, assourdi, tout en demi-teintes. Un soleil mièvre versait sur la table entre nous une flaque de lumière tiède et l'air même de la pièce devenait granuleux, virait au jaune d'un vieil ivoire. Et, là, en face de moi, respirait cet être exotique, tout frémissant de chaleur et de vie, un camélia, une orchidée, égarée dans la grisaille de novembre. 

Elle riait facilement, la belle Meseret, et rien ne l'amusait tant que ses erreurs de grammaire. À la fin, quelle différence, une virgule ici ou là, une majuscule oubliée, un accord négligé? Cela lui paraissait excessivement pointilleux, si peu important. En Éthiopie, les professeurs n'insistaient pas. En Éthiopie, ce n'était pas si grave. En Éthiopie... En Éthiopie... 

Ce nom agissait sur elle comme un effarement du cœur. Ses yeux brillaient plus noir et, dans son long cou de déesse, son sang vibrait sous la peau. Elle repoussait les papiers devant elle, laissait tomber le stylo de sa main et, le regard voilé de rêve, elle se mettait à parler d'Afrique. 

Je la vois encore, je la verrai toujours, dans la clarté tamisée d'un hiver précoce, cette enfant venue de si loin, et le désir en elle si vif et nu, Ce n'était pas seulement la douleur du déracinement, pas, non plus, la simple nostalgie de celle qui passe, qui passera toujours. Non. Dans l'émotion de Meseret, il me semblait apercevoir la face même de l'angoisse humaine au moment du départ. Au moment de quitter l'enfance, la mère, l'ami, le bien-aimé, la terre qu'on aime, la vie. En l'arrachant de son pays, on avait éveillé en cette jeune âme une désolante prescience. Meseret savait déjà que la vie, ce n'est pas gain, acquisition, profit, mais fuite, plutôt, perte et exil. 

Elle avait connu trop de quais de départ, Meseret. Et chaque adieu, chaque au revoir avait eu, pour elle, un avant-goût de la mort. En l'écoutant évoquer pour moi l'Éthiopie de ses souvenirs, je l'entendais, son soupir, je devinais son bonheur, ce cœur chaviré qui tremble au bord des lèvres. 

C'est par Meseret, cette enfant au regard lointain, que j'ai pris la mesure de l'irrémédiablement perdu. C'est par elle que j'ai compris qu'au seuil même de l'infini, c'est la vie qu'on regrettera, celle-ci, toute mortelle qu'elle est, toute pétrie d'attente et d'inassouvi. 


 

Nouvelle de Simone Chaput, extraite de SILLONS, Hommage à Gabrielle Roy (2009) sous la direction de Lise Gaboury-Diallo

Les Éditions du Blé

 

*** Toutes nos nouveautés sur notre site internet ble.refc.ca ***

LECTURE PRÉCÉDENTE.png
Liste de tous les articles de Au plaisir
LECTURE SUIVANTE.png