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amenez-moi près de la rivière -lecture d'Emmanuelle Rigaud
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amenez-moi près de la rivière 

Take me to the river 
down by the river 
al green


amenez-moi près de la rivière 
afin que je lise ses enflures 
ses débordements d'enthousiasme 
l'étendue de ses surplus 
et sa hauteur d'écoulement 
c'est une question technique de débit 
de résistance mécanique 
et de territoire docile 
qu'on nous dit 

il y a pourtant un roman d'horreur 
dans cette inondation du siècle
maisons vides et villages clos 
les patrouilles pour surveiller le monstre 
infiltration manoeuvres occupation 
les métaphores militaires ne sont pas exagérées 
il y a un ennemi 

(comme quelqu'un qui s'invite 
fait du trouble et ne part plus) 

amenez-moi près de la rivière 
afin que je l'exorcise 
de tous ses démons vaseux 
je me tiendrai debout 
sur le pont de l'arche de noé 
qui ressemble à un tank amical 
et mes soldats plaisanteront avec les civils 
en passant des sacs de sable 
remplis d'une fierté pas politicienne 
pour deux cennes 
lorsque le temple sera bâti 
nous prierons pour la somalie 

il y a un roman épique 
dans cette inondation rédemptrice 
des sauvetages sur les toits 
des noyades évitées et des chiens rescapés 
des récits d'amour près du lac malgré lui 
dans un cadre enchanteur 
de manque de sommeil l'oreille à la pompe 
et de travaux de terrassement 
à la lumière sèche des fusées éclairantes 
dans la nuit lunaire aux reflets d'acier 
de ce côté-là de l'eau 
qui aplatit le paysage déjà uniforme 
et ne s'embarrasse pas des voies ferrées 
des routes tranchées des ponts emportés 
pour trouver son cours 

amenez-moi près de la rivière 
afin que je l'écrive
comme kerouac qui a transcrit 
les sons de l'océan à big sur
mais mon lac inexorable 
ne fais pas beaucoup de bruit 
dans la plupart de ses images spliche-splouche 
ou l'eau caresse des sacs de sable 
mais il sait se ruer dans les maisons 
quand la digue cède sous la pression 
les sous-sols meurent noyés 
les poutres en l'air 
des jouets flottent sur l'eau brune 
de l'hypothèque en cours 

il y aussi un film à effets spéciaux 
qui n'attend qu'un producteur : 
les digues percées à l'usure 
la corruption pas d'entretien 
l'ingénieur un peu dérangé 
ferme le canal de dérivation 
et l'eau s'engouffre sans gêne 
le raz-de-marée dans l'avenue portage 
« la fin du monde tel que nous le connaissons » 
une chance qu'il y a l'armée 
des héros qui normalisent les dégâts 
consolent lès évacués 
et retournent chez eux à la fin de la journée 
avec une mariée de l'inondation 

amenez-moi près de la rivière 
afin que je m'amourache 
de l'eau qui glisse sous ma langue 
et que je comprenne enfin 
ce qui me connecte à des millénaires 
d'histoire d'humus et de géologie 
à la terre tremblante sur ses plaques 
aux tornades soudaines qui imposent leur silence 
et aux feux de forêts qui aménagent la vision 

il y a des récits mythiques 
dans cette crue non fictive 
une symbolique des premiers temps 
face à cette plaie d'égypte 
nous opposions nos travaux d'hercule 
et le mur de jéricho a tenu 
de\lant le lent langage de l'eau 
qui a pourtant le temps de son côté 

Poème extrait du recueil corps météo de Charles Leblanc,
Les Éditions du Blé, printemps 1997

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