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Journée typique en hiver (suite)

De temps en temps, en hiver, une poule pouvait être malade et même en mourir. Je me souviens d’une fois où cela était arrivé. Pour s’assurer de ne pas prolonger leur agonie, on la prenait par les ailes et par les pattes et on lui cognait la tête sur un arbre pour ne pas qu’elle souffre et on la jetait dans le tas de fumier. Quand il y avait trop de neige, parfois on entassait le fumier à quelques pas du poulailler et on y mettait le feu. Ça brûlait tranquillement, parfois pendant quelques jours. Un dimanche matin, je m’étais préparé pour la messe, car le dimanche j’étais un des grands servants. Tout propre, tiré à quatre épingles, j’étais parti de bonne heure, comme d’habitude. Une couche de neige était tombée durant la nuit laissant tout l’entourage d’une blancheur aveuglante. J’ai passé le pont de la coulée, et là je longeais le jardin quand j’ai aperçu un objet noir qui sautillait devant moi. Après avoir reculé de quelques pas, je me suis rendu compte que c’était la petite poule d’hier qui vivait encore.

Tuée deux fois en deux jours… ma messe était assez difficile à suivre, et je me sentais comme un criminel. Il n’y avait pas tellement d’ouvrage dehors à part le nécessaire. Nous étions pris dans une épaisseur de neige avec des chemins pas toujours déblayés, après un bout de temps on se sentait prisonniers de nous-mêmes. C’était toujours les femmes qui s’occupaient des activités au jour le jour à l’intérieur de la maison. Si ce n’était pas elles qui voyaient à tout cela, nous serions mal pris encore aujourd’hui.


Quand on pense aux réserves de bois, surtout pour le poêle de la cuisine, la préparation pour les visites anticipées pour les fêtes et les accouchements prévus et imprévus… Je vous dis qu’en ce temps-là nos bonnes mères avaient très peu de sympathie pour des grossesses imprévues. Elles disaient plutôt : « elle a voulu faire son lit, bien, qu’elle endure maintenant ». Les funérailles récentes et celles à venir attiraient beaucoup d’attention, surtout quand les personnes étaient gardées sur des planches longtemps avec peu de ventilation. Les raisons qu’on donnait parfois : que c’était la volonté du bon Dieu, ou elle le méritait bien, elle va être tranquille, etc. On gardait le meilleur pour la fin tel que les visites paroissiales qui se faisaient annuellement, religieusement. Ces visites étaient attendues avec plaisir par certaines familles et avec méfiance par d’autres familles. Et toujours cet échange d’opinions variées pour ne pas dire colorées des femmes réunies autour de ce piqué qui maintenant subissait ses derniers points. Comme dans bien des cas, il y avait des personnes, qui pour une raison ou une autre partaient avant. Celles qui avaient des secrets plus intimes traînaient derrière pour pouvoir se confier à l’une ou l’autre et trouver un peu de consolation. C’était souvent des remarques qu’elles avaient reçues au sujet de la famille grandissante ou de leurs devoirs envers leurs maris, et souvent rappelées en chaire le dimanche ou à tout autre moment opportun.

Une grosse famille, dans une maison rarement grande, difficile à chauffer, sans commodités, avec très peu de revenus, un tel contexte pouvait insécuriser les gens. Les filles de chez nous, elles, à part l’école, les études, la vaisselle, et quelques fois la visite de leurs amies, étaient pas mal occupées. Même avec de grosses familles et très peu d’espace pour bouger dans nos petites maisons, il fallait souvent se tasser et faire de la place pour nos visiteurs.

La radio nous tenait au courant des nouvelles avant les « News Release » que l’on voyait dans nos salles de cinéma, et souvent après. Vers cinq heures, à l’heure du souper, nous avions le programme : « Un homme et son péché, Les Belles Histoires des Pays d’en Haut » de Claude-Henri Grignon. Chez nous, au Manitoba, on captait les ondes de Bismarck, aux États-Unis. Nous avions une très pauvre réception. Le père insistait sur le silence pour bien entendre la porte du haut côté qui se lamentait chaque fois que Séraphin visitait son or. Bien entendu, c’était défendu à Donalda d’y entrer, sauf peut-être pour nettoyer. Elle se contentait de brosser son plancher à genoux avec la cendre du poêle et un peu de « lessi » dans son eau, et quelques fois, au repas, manger de la mélasse avec ses galettes de sarrasin. Ce n’est pas facile pour une dizaine d'enfants affamés autour de la table de ne pas faire de bruit.

La radio, c’était précieux, installée au bout du salon et fixée sur une petite tablette de coin afin que personne n’y touche plus qu’il ne faut. Il fallait payer un permis annuel pour posséder une radio, si je me souviens bien c’était un montant de cinq dollars. De temps à autre, chacun à leur tour, on pouvait entendre le curé Labelle, le Roi du Nord faire ses déclarations ou bien parler au premier ministre de cette époque. Ou ça pouvait être le père Ovide qui réprimandait la fouine. Même Todore qui faisait son jars en avant de Mariana.

(suite au prochain numéro)

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