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Raymond Lemoine nous offre un regard à la fois naïf et franc d’enfant, et celui sensible et
teinté de mélancolie d’un homme d’âge mûr sur son enfance à Sainte-Agathe, au Manitoba.

Un Noël en août

– Les manèges –

L’itinéraire que je nous avais planifié demandait que notre aventure foraine commence aux jeux d’anneaux. Là, durant ses trois visites antérieures, mon frère avait réussi à gagner de gros cendriers noirs en céramique en forme de deux mains en coupe. De toute beauté! L’un d’eux avait même mérité une place d’honneur sur le téléviseur chez nous, entre la statue du Sacré-Cœur de grand-mère et la panthère noire de ma tante Aline. Les deux autres, pour l’instant, se retrouvèrent bien rangés dans l’armoire de ma mère, destinés un jour à devenir des cadeaux à de chanceux récepteurs.

Mon frère m’avait bien averti que ce jeu d’anneaux était fort probablement le seul endroit dans tout le champ de foire où la chance se plaçait apparemment du côté du joueur. Il fallait tout d’abord être prudent et convoiter seulement les choses certaines. Il était encore tôt et notre aventure avait tout juste commencé.

Mais hélas, nous nous fîmes embusquer. En route pour les anneaux, un aboyeur nous contraignit à lancer des fléchettes sur ses ballons. Faire éclater trois de celles-ci nous méritait un gros lapin rose en peluche, quasiment aussi grand que ma petite sœur. Ce lapin représentait sans doute un trophée des plus convoités. Quinze fléchettes et trois dollars plus tard seulement, notre confiance avait subit un dégonflement. Ça avait pourtant l’air facile, mais, nous dûmes quitter la baraque des ballons, la mine basse, désolés du fait que je n’avais pas réussi à augmenter la réserve de cadeaux de ma mère. Antoine n’arrêta pas de remuer le couteau dans la plaie avec ses maintes remontrances « Ouais, j’te dis qu’on sé faite fourrer là nous autres avec ses maudites balounes. As-tu vu comment y s’enl'va du ch'min quand la fléchette arriva? Y’éta b'en trop épaisses. » Toute cette autoréprobation commença à me tomber sur les nerfs et avant qu’Antoine se glisse complètement dans une dépression à n’en plus finir, je suggérai que nous laissions ces jeux tricheurs et que nous nous dirigions vers le cœur de la foire, les manèges.

Je n’avais jamais embarqué dans des manèges, mais mon frère m’en avait beaucoup parlé. J’avais déjà accepté le fait que ma grande civilité ne me permettrait guère de pleinement apprécier à leur juste valeur ces machines brutales. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi quelqu’un voudrait aller se faire brasser dans un de ces appareils infernaux. Mais enfin, une visite au Red River Ex ne serait pas complète sans quelques tours en machines. En plus, mon gros compagnon, encore dépressif après l’échec des ballons, avait besoin de se faire remonter le moral. Je décidai que de se faire brasser la bedaine dans l’un de ces manèges était sans doute exactement ce qu’il lui fallait.

Notre périple vertigineux débuta avec deux girations dans I'OCTOPUS, qui enfin n’était pas trop pire. Un tour dans la grande roue fut suite, pour après finir dans le bateau-balançoire renversable, où, comme prévu, je perdis mon déjeuner — une fine pulvérisation d’œufs, de toasts, de bacon, de confiture et le tout arrosé avec du jus d’orange. Ma mère s’était assurée que j’avais bien mangé avant d’entreprendre mon voyage en ville. Ça m’avait semblé une bonne idée plus tôt ce matin. Je vacillai aux toilettes les plus proches où je vomis de nouveau. Le sympathique Antoine me suivit, me réconfortant à sa façon propre à lui, c’est-à-dire en répétant qu’il n’était pas venu passer la journée au Red River Ex pour me voir renvoyer toute la journée. Finalement, lorsque j’étais convaincu que mon épreuve vomique était terminée et que mon estomac était bel et bien vacant, je me suis fourré la tête sous le robinet du lavabo, douchant mes cheveux en brosse pour enfin donner à ma tête la texture d’une balle de tennis mouillée. Encore la mine grise et maladive, je décidai de laisser Antoine continuer son brassage en machine, mais cette fois-ci, en solo.
 

(suite au prochain numéro)

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